JE PARS TRÈS LOINSainte-Hélène, la perle cachée de l’Atlantique Sud
Une île au milieu de nulle part
Minuscule confetti volcanique d’à peine plus de 100 km2 jeté au milieu de l’Atlantique Sud, l’île de Sainte-Hélène doit sa notoriété à son statut historique d’île-prison isolée. Malgré l’ouverture d’un aéroport en 2018, ce territoire Britannique peine à attirer les touristes dont elle a économiquement besoin. L’île dispose pourtant de nombreux atouts et se révèle être une véritable perle cachée.
Des rentrées touristiques trop modestes qui peinent à assurer la pérennité économique
La première raison tient à l’accessibilité de l’île. Elle fut longtemps desservie par un seul bateau largement subventionné par le gouvernement du Royaume-Uni. Son déchargement de marchandises et de passagers était jusqu’alors vivement attendu. Le coût de fonctionnement, la longueur du trajet – 5 jours de navigation depuis la ville du Cap en Afrique du Sud – et la dépendance totale envers ce navire poussèrent les autorités à envisager la création d’un aéroport devant permettre à Sainte-Hélène de sortir du cercle des îles habitées les plus isolées au monde.
Sa mise en service fut pour le moins laborieuse. L’extrême exiguïté de l’île a condamné les architectes à composer avec l’espace disponible. En bord de falaises abruptes, entourée de collines, la rare petite partie plate de l’île disponible a limité la taille de la piste, n’autorisant de fait que des avions de faible capacité et d’autonomie, loin des gros porteurs espérés chargés de touristes. De surcroît, les lieux se sont avérés être fréquemment sujets à un phénomène sous-estimé de cisaillement de vents marins, rendant les manœuvres extrêmement aléatoires et dangereuses. En conséquence, il a fallu deux ans aux autorités pour trouver le seul modèle d’avion capable de s’adapter à cet aéroport spécifique, considéré depuis comme l’un des plus dangereux au monde autorisés seulement aux pilotes les plus aguerris.
Résultat : les vols directs depuis l’Europe n’ont jamais atterri depuis sa mise en service en 2018, et le seul vol hebdomadaire opérant depuis l’Afrique du Sud ne suffit pas à rentabiliser l’ouvrage, financé lui aussi par le gouvernement anglais à hauteur de 300 millions de livres Sterling, dont l’amortissement était calculé pour un afflux touristique jamais atteint de 30’000 personnes par an.
Une notoriété insuffisante
L’office du tourisme, à la mesure de la taille réduite de l’île, n’a pas les moyens de promouvoir les lieux afin d’attirer les touristes internationaux. Les rares voyageurs – moins de 3000 aujourd’hui – posant le pied sur l’île sont soit des historiens férus de Napoléon, qui y est décédé en exil en 1821 et dont la statue vous accueille à la sortie du terminal, soit des ornithologues attirés par l’étonnante biodiversité de l’île. Le compte touristique n’y est pas…

Une île pourtant pleine d’atouts
Surnommée « L’île au milieu de nulle part », Sainte-Hélène ressemble à un caillou posé au beau milieu de l’océan (d’où son autre appellation de « Rocher de l’Atlantique Sud »), à 1900 km des côtes africaines et 3300 km du Brésil. Sa structure volcanique y est étonnamment diversifiée. Quelques minutes en tout-terrain suffisent à vous faire changer complètement d’atmosphère.
Les quatre parties distinctes offrent tour à tour des falaises abruptes et vallées escarpées, laissant brusquement la place à une végétation luxuriante de bananiers, de papayers ou caféiers, eux-mêmes paisiblement prolongés par de verts pâturages où paissent vaches et moutons, pour enfin aboutir à des criques de sable volcanique protégées de la houle de l’Atlantique. Un savant mélange entre les Canaries, la Normandie et les Antilles, terrain de jeu idéal pour randonneurs ou contemplateurs.
La biodiversité n’est pas en reste
Les eaux sont d’une pureté remarquable, permettant d’admirer en saison, outre les poissons pélagiques, de nombreux requins-baleines, raies ou dauphins.
L’attrait naturaliste le plus remarquable de l’île réside cependant dans sa diversité aviaire. De nombreuses espèces – il se dit que 80% de celles recensées au Royaume-Uni fréquentent les lieux – s’offrent aux jumelles des ornithologues, au premier rang desquelles on trouve l’emblématique et endémique pluvier, alias « wirebird » à cause de ses pattes rappelant des fils métalliques, lequel a la particularité de tenter de vous attirer maladroitement loin de son œuf invisible niché au sol en décrivant des cercles de plus en plus grands. Autre espèce facilement observable, le fou masqué qui trouve refuge dans les falaises pour établir son nid, aisément identifiable grâce à la tâche blanche de guano détonnant sur le sol volcanique rouge. On peut également voir évoluer dans le ciel de nombreux autres oiseaux marins pour qui ce gros rocher constitue une halte salvatrice, comme des puffins, des sternes pou des pétrels…
Une population cosmopolite
Si l’île est si attachante, c’est qu’elle le doit avant tout à sa population brassée, forte de 4200 âmes possédant une identité culturelle particulière. Les « Saints » comme ils aiment à se surnommer, offrent un heureux mélange
d’Européens établis depuis plusieurs générations, d’Africains descendants d’esclaves qui se sont fixés sur l’île en 1839 après l’abolition de l’esclavage, et de Chinois dont les ancêtres commerçaient avec les garnisons de l’époque. La légende veut que le dernier roi zoulou, Dinizulu kaCetshwayo, emprisonné ici dans les dernières années du XVIIIème siècle, ait également contribué à peupler l’île de manière significative.
Tous assument avec fierté une part d’héritage de leur « île bastion », qui pourrait pourtant être lourd à porter. Nombre d’entre eux se sont d’ailleurs improvisés guides touristiques en plus de leur occupation première (le mien fait également office de magistrat sur l’île).
Des lieux chargés d’histoire
Les plus connus sont ceux liés, évidemment, à l’exil du « petit caporal », alias Napoléon 1er. Magnifiquement entretenus par le gouvernement français, ils dégagent une atmosphère indéniable, qu’il s’agisse du lit de mort de l’empereur ou de son premier tombeau qui prit le chemin des Invalides en 1840.
Les plaines arides ont quant à elles accueilli des camps d’internement, destinés à isoler du continent africain 6’000 boers, prisonniers de guerre ayant lutté contre l’armée anglaise en Afrique du Sud. Ce passé de prison à ciel ouvert a laissé des traces : les sommets stratégiques sont parsemés de vestiges de forts et de canons interdisant tout accès depuis la mer, et la ville principale, Jamestown, regorge de bâtisses ayant toutes une histoire à raconter. Par exemple la première maison où Napoléon a dormi en descendant du bateau l’exfiltrant de l’Europe, les archives municipales qui ont gardé trace de son acte de décès, ou encore le passionnant musée municipal foisonnant d’objets racontant la vie de la population à toutes les époques.
C’est dans cette bourgade nichée au fond d’une vallée encaissée que bat le cœur de l’île, au pied d’un escalier de 600 marches appelé l’échelle de Jacob, qui mène à un point de vue incomparable après une ascension épuisante.
Une ambiance détendue et conviviale
Tout le monde se connaît et se salue dans la rue à Jamestown. Omettez de faire un signe de la main en croisant une voiture et cet oubli vous sera immanquablement reproché à l’occasion du prochain barbecue géant qui réunit nombre d’habitants sur le port en fin de semaine.
Une solidarité de tous les instants y règne au quotidien. Les quelques restaurants de l’île manquent d’œufs ? Qu’à cela ne tienne, les heureux propriétaires de poules les dépannent avec leur propre production le temps que le prochain cargo ne débarque ses marchandises. Cet esprit d’entraide se traduit également en termes de sérénité. Ici les portes des maisons ne sont pas fermées à clef, les 13 pensionnaires de la petite prison (connus de tous, inutile de le préciser) le sont plus pour des faits d’ivresse sur la voie publique que pour des actes de violence.
Et, confort absolu pour les parents, les enfants jouent dans la nature sans surveillance. Cerise sur le gâteau, ces derniers semblent épargnés par la folie destructrice des réseaux sociaux, et préfèrent se retrouver en grand nombre le week-end venu à la piscine, ou encore plonger dans la mer depuis les balançoires installées sur le port.
Tout ceci reflète une atmosphère très particulière, mélange réussi de natifs, retraités expatriés et rares touristes.

Malgré une situation économique tendue qui pousse les jeunes à rejoindre l’Afrique du Sud pour poursuivre leurs études supérieures et y travailler – seuls 5 jeunes sur 135 sont restés – les autres habitants ne quitteraient pour rien au monde leur minuscule bout de paradis, partagés entre l’espoir d’une hausse contenue d’un tourisme qualitatif, et la crainte que le gouvernement Britannique ne décide un jour de réduire la voilure des subventions.
Texte et photos © Philippe Guerlet

Infos pratiques
S’y rendre
Un vol hebdomadaire depuis Le Cap ou Johannesburg en Afrique du Sud, avec une escale technique « exotique » à Walwis Bay en Namibie
S’y loger
Mantis Hôtel, qui a pris ses quartiers dans l’ancienne caserne bâtie en 1774 des officiers de la Compagnie des Indes Orientales, tout confort, en plein centre-ville, à cent mètres de la mer et de l’échelle de Jacob.
Y manger
Anne’s place, en face du Mantis. Repère des retraités de l’île qui viennent y évoquer sans nostalgie leur pluvieuse Albion. Une grande terrasse décorée de drapeaux et lampions surplombant un jardin exotique, des produits locaux cuisinés au grill, et une ambiance tellement décontractée.




